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  • Mathilde Nilsson

Les bénéfices ambigües pour l'ASEAN dans la guerre commerciale


Il semblerait que l’Asie du Sud-Est puisse, ces derniers temps, se pavaner devant ses nombreux prétendants. Précédemment, nous vous mentionnions l’accord de libre-échange historique récemment conclu entre l’UE et le Vietnam [lire : Un de perdu, dix de retrouvés? L'accord de libre-échange UE-Vietnam]. L’Asie du Sud-Est est cependant plus largement convoitée comme palliatif à la guerre commerciale sino-américaine.

Depuis la montée en puissance de la Chine dans les années 1980, l’Asie du Sud-Est peine à rivaliser face à ce titan économique. La guerre commerciale apparaît ainsi comme une brèche dans l’économie asiatique, que l’ASEAN (Association des Nations de l’Asie du Sud-Est) convoite de combler. Les pays de l’ASEAN (Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Brunei, Vietnam, Laos, Birmanie, Cambodge) se situent en effet dans une zone géostratégique, qui leur permet d’entretenir des liens commerciaux étroits avec la Chine, leur premier partenaire commercial, tout en lui faisant concurrence.

Les amis de mes amis sont mes amis ; les ennemis de mes ennemis sont mes amis ; mais les ennemis de mes amis ne pourraient-il pas être mes amis aussi ? La Chine est le premier partenaire commercial de l’ASEAN, mais le partenariat des Etats-Unis arrive en troisième position, avec 245 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Une telle ambiguïté se retrouve quand la Chine tente d’obtenir des accords commerciaux d’Etats qui souhaitent tirer profit de la guerre économique, à son détriment. Rappelons que le 4 novembre 2019, se tenait le sommet de l’ASEAN auquel ont participé les premiers ministres chinois, indiens et japonais ainsi que le secrétaire au commerce américain Wilbur Ross. Les pays membres de l’ASEAN « s’engageaient » à signer prochainement le « Partenariat économique régional global » (RCEP) – qui associera six autres pays dont la Chine, le Japon et l’Inde, mais rien n’est acquis. Si la Chine est favorable à la constitution de ce qui pourrait devenir la plus grande zone de libre-échange de la planète, l’Inde a refusé d’en faire partie, au dernier jour du sommet de Bangkok. Ces mêmes pays dont la Chine tente de se rapprocher, travaillent en parallèle à lui faire concurrence. Car, ainsi que le mentionne le journal Le Monde, « la hausse des tarifs douaniers américains sur les exportations chinoises force certaines entreprises basées en Chine à se délocaliser. Le sud-est asiatique est prêt à les accueillir à bras ouverts »[1].

L’Asie du Sud-Est, polyamoureuse, pourrait être tiraillée entre ses amants qui pourraient appeler à la monogamie. Si, en effet, les pays d'Asie du Sud-Est n'ont jamais choisi tel ou tel partenaire au détriment d'un autre, ils ont toujours œuvré pour garder toutes leurs options ouvertes, même durant les années les plus dures de la guerre froide[2]. Selon Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse au Centre Asie de l'Institut français des relations internationales, c'est dire combien ils n'adhèrent pas à la guerre commerciale entre deux de leurs plus grands partenaires, tout simplement parce qu'ils craignent d'avoir des choix à faire. Mais il n'est pas impossible qu'un jour ou l'autre, Washington ou Pékin pose explicitement un ultimatum : “C'est eux ou nous[3].” Pourtant, l’essence même de l’ASEAN est de ne pas choisir : l’ASEAN avait pour objectif de lutter contre l’extension du communisme, sans s’affilier à aucun des deux blocs, mais jouant au contraire la carte de la diplomatie avec, en filigrane, le « renforcement des intérêts nationaux des États membres, ce qui reste aujourd'hui encore sa vocation première »[4].

Les enjeux économiques sont ainsi colossaux pour la région : en raison de sa proximité avec la Chine, ses coûts de production raisonnables et sa croissance économique, l’Asie du Sud-Est apparaît comme une alternative séduisante[5], d’autant plus que la Chine connaissait une augmentation des coûts de travail et de production ces dernières années.

Ainsi, l’ASEAN, quatrième puissance exportatrice de la planète, 650 millions d’habitants, 3000 milliards de PIB, aspire à évoluer d’« usine de l’Asie » à « marché de l’Asie[6] ». Une promotion qui semble déjà engagée, comme le révèlent les chiffres divulgués par la chambre de commerce américaine en Chine : 40 % de ses membres ont délocalisé leurs usines manufacturières hors de la République populaire, ou étaient en train d’en envisager la possibilité ; pour 40% des patrons de ces mêmes entreprises américaines, l’Asie du Sud-Est est l’une des options les plus attractives ; un quart d’entre eux ont même indiqué avoir déjà fait leur choix pour un pays de l’ASEAN.

La Thaïlande saisit ainsi cette opportunité de stimuler son économie, et propose un ensemble de mesures aux entreprises étrangères désireuses de relocaliser leurs productions dans le royaume. Ces dernières pourront bénéficier d’une réduction de 50 % de l’impôt sur les sociétés pour une période de cinq ans. Seule précondition pour bénéficier de ces avantages : investir au moins 1 milliard de baht thaïlandais (environ 30 millions d’euros) et procéder à cet investissement d’ici à 2021. Une aubaine pour les investisseurs.

Cependant, les pays de l’ASEAN peuvent aussi subir un violent contrecoup de cette guerre commerciale : des pays comme le Vietnam ou le Cambodge sont les premiers à en profiter, mais risquent aussi d’être victimes à leur tour de la hausse de leurs propres coûts de production, mais sans posséder les infrastructures de leur concurrent chinois[7].

Ces possibilités, interrogations, ambiguïtés, feront ainsi l’objet d’un colloque organisé par l’Association des Juristes en Coopération Economique et Affaires Internationales, (AJCEAI), au cours duquel des intervenants universitaires et professionnels apporteront leur expertise en juin 2020.


Mathilde Nilsson

[1] La position privilégiée de l’Asie du Sud-Est dans la guerre commerciale Chine - Etats-Unis, Le Monde, 5 novembre 2019 [2] Slate, L'Asie du Sud-Est doit-elle choisir entre Pékin et Washington ? 4 novembre 2019 [3] Propos rapportés par Slate, ibid. [4] Sophie Boisseau du Rocher, ibid. [5] Pavida Pananond, professeure de commerce international à l’université Thammasat de Bangkok, citée dans Le Monde ibid. [6] Ibid. [7] La position privilégiée de l’Asie du Sud-Est dans la guerre commerciale Chine - Etats-Unis, Le Monde, 5 novembre 2019

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